Alzheimer vu par Lucien Boulois

Merci à Lucien Boulois pour ce texte bouleversant qu’il a souhaité dédié « à ceux qui souffrent directement ou indirectement de cette maladie aux facettes multiples »

Alsémer

« Ce matin je ne sais pas pourquoi
Probablement en raison du mauvais temps
Qui gâche ce nouveau printemps
Ou parce que pour la nième fois
Je ne savais plus où j’avais pu poser ma brosse à dents
Je me suis décidé à vous confier par écrit
Ces petits ennuis qui compliquent ma vie

Lorsqu’on est jeune, toujours prêts à conquérir le monde,
Nous nous imaginons que rien ne pourra nous affecter
Que nous parviendrons à concrétiser tous nos projets,
Tout en continuant à nous amuser, à danser partout à la ronde.
Comme tout un chacun j’ai connu cette joyeuse insouciance de la jeunesse.
Je ne regrette pas ce temps où nous échangions, en y croyant fermement,
De trop nombreuses promesses.

En ce temps là je ne savais pas qu’un jour viendrait
Où j’oublierais ce que fût mon passé ;
Que mes neurones disparaitraient de mon cerveau fatigué
Lequel laisserait s’échapper
Tous les souvenirs auxquels je tenais
Ceux qui faisaient ce que j’étais
En me laissant plonger dans l’angoisse de la solitude
De ma dépendance envers les autres et la multitude .

Plus je vieillissais plus j’aimais les gens
Mais désormais je crains qu’ils me laissent indifférent.
Certes aujourd’hui je suis encore lucide mais
Vous ne serez pas sans remarquer
Que j’ai estropié le nom Alzheimer
Et je ne vous cacherai pas que cela me rend amer
Bientôt je le sais je ne parviendrai plus à orthographier
Convenablement les mots du langage courant,
Mes propos deviendront incohérents
Et toi que j’aimais par-dessus tout, toi qui m’étais si chère
Je te regarderai comme une étrangère
Ne sachant plus qui tu es
Et pourquoi tu pleures à mes cotés
En me tenant la main
Comme on le faisait avec nos petits bambins

Oui toutes les choses de ma vie seront anéanties
Emportées dans les spirales de l’oubli
D’un gouffre sans fin
Jusqu’à mon dernier petit matin
Je ne savais pas mais si j’avais su
Qu’un jour à mon insu
Je ne pourrai plus être
Tout en continuant à vivre dans un permanent mal être

J’aurais fait savoir
Avant qu’il ne soit trop tard
Que je sois perdu dans l’épais brouillard
De ma défaillante mémoire
A tous ceux que j’appréciais, que j’aimais
Tout l’amour que je leur portais
Ainsi qu’aux autres mon indéfectible amitié
Et ces sentiments que je n’ai jamais osé extérioriser

En raison de cette malencontreuse forme de pudeur
Laquelle nous empêche parfois de dévoiler
Ce que, malgré nous, nous voulons garder
Au plus profond de notre cœur.
C’est pourquoi encore conscient
De perdre petit à petit mes facultés
Je vous confie ce que je voulais que vous sachiez
Avant de redevenir un enfant ou de disparaitre dans le néant. »

Lucien Boulois

 

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